
Kabila : « Le Congo a-t-il besoin d’une élection ou d’une révolution ? » Décryptage d’un entretien choc
Dix jours après avoir pris la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), Joseph Kabila s’est longuement exprimé face caméra. Pendant plus d’une heure, l’ancien président de la RDC justifie la lutte armée, accuse le régime de Félix Tshisekedi de dérive dictatoriale et doute de la tenue d’élections en 2028.
Un entretien enregistré à Goma
L’entretien a été réalisé le 23 octobre 2026 et diffusé le 27 octobre sur la chaîne YouTube Conspiracy Tracker Great Lakes, une plateforme que RFI présente comme proche du FRN. Les questions sont posées par Teddy Mazina et Bojana Coulibaly, et Kabila répond en anglais, devant un drapeau de la RDC. Plusieurs de ses propos indiquent que l’entretien a été enregistré à Goma, ville contrôlée par la rébellion.
Il s’agit de sa première longue prise de parole depuis la création du FRN le 12 octobre, une coalition politico-militaire qui a absorbé l’Alliance Fleuve Congo (AFC), dont le M23 est la principale composante armée. La vidéo dépassait les 80 000 vues deux jours après sa mise en ligne.
Les moments forts de l’entretien
« S’asseoir et accepter d’être des esclaves, ou prendre les armes ». C’est la phrase choisie pour ouvrir la vidéo. Kabila affirme avoir cru au dialogue il y a deux ans, mais estime que « le régime de Kinshasa veut mener cette guerre jusqu’au dernier homme ». Face à un espace politique fermé, la lutte armée serait devenue selon lui une option légitime, en invoquant l’article 64 de la Constitution, qui autorise la résistance à un pouvoir illégal.
« Nous sommes proches de 1997 ». L’ancien président compare la situation actuelle à la fin du régime Mobutu. Il accuse son successeur de « tribaliser » l’appareil sécuritaire, de cibler des officiers en raison de leur région d’origine et d’avoir rompu l’équilibre politique en mettant fin à leur coalition fin 2019. Il dit redouter une « soudanisation » du pays, et non une balkanisation, qu’il réfute.
La peine de mort et le drone de Goma. Condamné à mort, Kabila rappelle qu’il avait lui-même instauré le moratoire sur la peine capitale au début des années 2000 et accuse le pouvoir de vouloir « installer la peur ». Il affirme aussi qu’une frappe de drone sur Goma visait à l’éliminer, et assure, sans en apporter la preuve, que « le champagne a coulé » dans certaines maisons de Kinshasa après l’attaque.
Doha oui, dialogue national non. Le processus de paix de Doha reste pour lui « une option parmi d’autres », mais il accuse Kinshasa de ne pas respecter ses engagements sur la libération des prisonniers et le cessez-le-feu. Quant au dialogue national voulu par Tshisekedi, il le qualifie de « monologue » destiné à changer la Constitution.
« Une élection ou une révolution ? ». Kabila affirme qu’il n’y a eu « aucune élection » en 2023 et ne croit pas à un scrutin en 2028 sous le pouvoir actuel. Il précise toutefois qu’une révolution, « ce ne sont pas forcément des armes », mais un changement complet dans la manière de gouverner et d’organiser les élections.
Son plus grand regret. « Voir le pays reculer de vingt ou trente ans », devenir « le terrain de jeu des mercenaires » et « perdre son indépendance », pendant qu’une élite place l’argent volé « en Belgique et ailleurs ».
Kinshasa et l’opposition répondent
Le pouvoir n’a pas attendu la diffusion de l’entretien pour répliquer. Le 24 octobre, devant les élus de l’Union sacrée, Félix Tshisekedi a condamné le choix de son prédécesseur de reprendre les armes, qu’il présente comme une agression rwandaise déguisée en affaire congolaise. Il a défendu sa révision constitutionnelle tout en niant vouloir se maintenir au pouvoir, et averti que « le dialogue ne mettra pas fin à la guerre ». Le même jour, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, décrivait sur X Kabila comme le « fils aîné » du Rwanda venu « congoliser » ses activités criminelles.
Ces réponses prolongent une ligne fixée dès la création du FRN : pour Patrick Muyaya, Kabila est « un homme du passé » qui n’a « rien d’autre à offrir que le chaos », tandis que le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, a prédit qu’il « finira comme Savimbi ».
Dans l’opposition, une autre voix émerge. Réunie à Rome du 25 au 27 octobre, la Coalition article 64 (C64), qui rassemble notamment Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga, se pose en « troisième voie » : elle rejette à la fois la révision constitutionnelle de Tshisekedi et la prise du pouvoir par les armes, et réclame un dialogue inclusif. Sur les réseaux sociaux, l’entretien a surtout été relayé par des médias et des comptes militants, entre partisans saluant « l’expérience » de l’ancien président et détracteurs rappelant qu’il avait lui-même repoussé les élections en 2016.
Ce qu’il faut retenir
Sur le fond, l’entretien confirme un durcissement : Kabila ne se présente plus comme un médiateur, mais comme le chef d’une résistance armée qu’il juge « existentielle » pour le pays. Il garde néanmoins une porte ouverte avec Doha et propose, parmi ses douze points, le départ de toutes les troupes étrangères du sol congolais.
Plusieurs angles morts demeurent. L’ancien président évoque longuement les FDLR et les milices, mais ne dit rien du soutien du Rwanda au M23, documenté par les experts de l’ONU et sanctionné par Washington. Ses accusations sur le drone de Goma ou la mort de prisonniers ne sont accompagnées d’aucune preuve. Et son réquisitoire contre une élection de 2023 « qui n’en était pas une » fait écho, pour ses détracteurs, au report des scrutins sous sa propre présidence.
Reste une question posée par Kabila lui-même, et qui divise désormais la classe politique congolaise : la sortie de crise passera-t-elle par les urnes, par un dialogue inclusif ou par les armes ?
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