Ballon d’Or 1970: The little-known epic of the first ‘African Ballon d’Or’ Salif Keita
Alors que le Ballon d’Or actuel déchaîne les passions mondiales, l’histoire de sa version africaine reste enveloppée de nostalgie et de secrets. En 1970, tandis que Pelé rayonnait au Mexique, un génie malien du nom de Salif Keita réécrivait la hiérarchie du football depuis les pelouses de l’Hexagone. Retour sur le destin du premier lauréat d’un palmarès éternel.
Le contraste est saisissant entre la ferveur médiatique qui entoure aujourd’hui les distinctions individuelles et l’obscurité relative dans laquelle est né le Ballon d’Or Africain. Si l’année 1970 demeure dans l’imaginaire collectif celle du sacre de Pelé et d’un Brésil solaire, un autre virtuose rugissait en Division 1 française : Salif Keita. Surnommé la « Panthère Noire », l’attaquant de l’AS Saint-Étienne a réussi la prouesse de s’élever au sommet de la hiérarchie continentale. Comment ce surdoué de Bamako a-t-il pu, le temps d’un vote, éclipser tous les talents pour devenir le pionnier d’une lignée de légendes ?
Un trophée né d’une exclusion géographique
Le Ballon d’Or africain n’est pas le fruit du hasard, mais une réponse nécessaire à l’ethnocentrisme du football de l’époque. Jusqu’en 1994, le Ballon d’Or original de France Football était une citadelle fermée, strictement réservée aux joueurs de nationalité européenne évoluant sur le Vieux Continent.

Pour corriger cette anomalie, le célèbre magazine crée en 1970 un prix spécifique pour le continent noir, qu’il gérera jusqu’en 1994, avant d’ouvrir son prix principal aux joueurs non-européens. Lors de cette inauguration en 1970, Salif Keita ne se contente pas de gagner ; il survole le scrutin. Avec 54 points, il distance irrémédiablement l’Ivoirien Laurent Pokou (ASEC Abidjan) et l’Égyptien Ali Abo Greisha (Ismaily), crédités de 28 points chacun. Sa victoire fait jurisprudence : alors que ses concurrents brillent sur le sol africain, Keita impose sa griffe en Europe, bénéficiant d’une vitrine médiatique alors hors de portée pour les talents restés au pays.
La « Panthère Noire » qui a éclipsé le Roi Pelé
L’impact de Keita sur le jeu est total. Doté d’une souplesse athlétique hors norme et d’une technique soyeuse, il incarne la terreur des défenses. En 1971, un an après le triomphe mondial du Brésil, Saint-Étienne affronte le Santos du Roi Pelé lors d’un match amical resté légendaire. Ce jour-là, Keita éclipse le numéro 10 brésilien par son activité et son génie, prouvant qu’il appartient à la même caste de seigneurs.
Pourtant, le destin international de Keita est marqué par un paradoxe cruel. Faute d’une sélection nationale malienne compétitive à l’époque non qualifiée pour la CAN 1970 ni pour le Mondial mexicain, la Division 1 française devient le seul grand théâtre où il peut exprimer son génie planétaire.
42 buts en une saison : L’incroyable record d’un dauphin
La saison 1970-1971 de Salif Keita confine au sublime. Sous les ordres d’Albert Batteux, au sein d’un 4-3-3 d’une fluidité exemplaire, le Malien inscrit la bagatelle de 42 buts. Ce chiffre stratosphérique, qui lui aurait offert le titre de meilleur buteur dans n’importe quelle autre décennie, le place pourtant au second rang derrière le Marseillais Josip Skoblar (44 réalisations). À ce jour, les 42 buts de Keita restent le record absolu pour un dauphin au classement des buteurs en France.
Cette efficacité clinique s’inscrivait dans une domination collective sans partage de l’armada stéphanoise. Les rivaux de l’Olympique Lyonnais s’en souviennent encore : les Verts avaient étrillé l’OL 7-1 à Gerland, avant de confirmer par un cinglant 6-0 à Geoffroy-Guichard.
La « Manita » historique de 1970
L’année du sacre individuel de Keita est aussi celle d’un exploit collectif monumental. Le 31 mai 1970, l’ASSE affronte le FC Nantes en finale de la Coupe de France. Après avoir lui-même débloqué la demi-finale contre Rennes dès la 4e minute, Keita orchestre une véritable démonstration de force à Colombes.
La victoire 5-0 des Verts constitue, encore aujourd’hui, le plus large écart de l’histoire pour une finale de Coupe de France. Les buts de Patrick Parizon, Georges Bereta, Robert Herbin et le doublé d’Hervé Revelli scellent un doublé Coupe-Championnat historique.
Le paradoxe d’un pionnier isolé
Contre toute attente, après 1970, Salif Keita disparaît des podiums du Ballon d’Or africain. Ce n’est pas une déchéance sportive, mais un changement de paradigme du jury. Soucieux de valoriser les structures locales et de freiner le départ prématuré des talents, les jurés de France Football décident de privilégier quasi exclusivement les joueurs évoluant sur le continent.
Le prix restera une affaire purement locale jusqu’au milieu des années 80, avant le basculement définitif vers l’exode européen marqué par le sacre de Rabah Madjer en 1987. Keita fut donc un précurseur isolé, un exilé magnifique en avance sur son temps.
L’héritage éternel de la Panthère
Salif Keita, disparu en 2023, laisse une trace indélébile. De joueur de légende à Valence ou au Sporting Portugal jusqu’à ses fonctions de Président de la Fédération Malienne de Football (2005-2009), il a ouvert la voie à des géants comme Samuel Eto’o ou Didier Drogba.
Il reste le père spirituel de George Weah, seul Africain à avoir remporté le Ballon d’Or mondial en 1995 — l’année même où le règlement fut enfin modifié pour intégrer toutes les nationalités. Aujourd’hui, alors que les talents du continent dominent les pelouses mondiales, une interrogation demeure : si les critères de reconnaissance actuels avaient existé en 1970, Salif Keita ne siégerait-il pas tout en haut du Panthéon du football mondial ?

