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AES : repenser l’aide humanitaire sans sacrifier l’accès aux populations

AES : repenser l’aide humanitaire sans sacrifier l’accès aux populations

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger veulent construire une action humanitaire davantage pilotée, coordonnée et financée depuis l’espace AES. Cette ambition répond aux limites d’un système encore très dépendant des financements extérieurs. Mais sa réussite dépendra de la capacité des trois États à garantir des ressources durables, la transparence et l’accès impartial aux populations touchées par les crises.

Les pays de la Confédération des États du Sahel souhaitent faire évoluer la manière dont l’aide humanitaire est organisée sur leurs territoires.

Cette volonté a été au centre de la deuxième édition du Forum humanitaire de l’AES, organisée du 9 au 14 août 2026 à Ouagadougou. La rencontre, associée à une réunion des ministres chargés du Genre, était placée sous le thème : « De l’urgence à la résilience : vers un modèle d’action humanitaire intégré pour l’AES ».

Selon les autorités burkinabè, l’objectif était de renforcer la coopération entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, tout en développant une action humanitaire plus souveraine, coordonnée et orientée vers la résilience des populations. Le Togo participait aux travaux comme pays invité. Compte rendu du gouvernement burkinabè relayé par Burkina24

Passer de l’assistance à la résilience

Le modèle défendu par l’AES repose sur une idée centrale : l’aide d’urgence ne suffit plus face à des crises devenues structurelles.

Les conflits armés, les déplacements de population, l’insécurité alimentaire et les chocs climatiques se prolongent parfois pendant plusieurs années. Distribuer des vivres, installer des abris ou fournir des soins d’urgence reste indispensable, mais ces interventions ne permettent pas toujours aux communautés de retrouver durablement leur autonomie.

Les trois pays veulent donc mieux relier l’action humanitaire aux politiques de développement, de protection sociale, d’agriculture, de santé et d’autonomisation économique.

Cette orientation avait déjà été amorcée lors du premier Forum humanitaire de l’AES, organisé à Bamako en août 2025. Les participants avaient notamment évoqué la mutualisation des ressources, la mobilisation de financements locaux et la construction d’une stratégie régionale commune.

Une volonté de reprendre le contrôle

Le projet de l’AES possède également une dimension politique.

Les gouvernements sahéliens souhaitent que les priorités humanitaires soient davantage définies par les États et les communautés concernées, plutôt que principalement par les bailleurs de fonds et les organisations internationales.

Cette volonté peut permettre de mieux adapter les interventions aux réalités locales, de renforcer les administrations nationales et d’accorder une place plus importante aux ONG et associations sahéliennes.

Elle n’est d’ailleurs pas totalement différente des réformes actuellement discutées au sein du système humanitaire international.

L’initiative Flagship du Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires encourage notamment la participation des communautés, la décentralisation des décisions et le financement direct des organisations locales. Le Niger avait été sélectionné parmi les pays pilotes de cette initiative. Nations unies

Dans le cadre du « Grand Bargain », les acteurs humanitaires internationaux s’étaient également fixé l’objectif d’orienter au moins 25 % des financements aussi directement que possible vers les organisations locales et nationales. Nations unies

L’ambition de l’AES rejoint donc un débat mondial sur la localisation de l’aide. Sa particularité réside dans l’importance accordée à la souveraineté des États et à la construction d’un mécanisme commun aux trois pays.

Le financement demeure le principal défi

La volonté de réduire la dépendance aux partenaires étrangers se heurtera cependant à une difficulté majeure : le financement.

Une réponse humanitaire nécessite des ressources importantes et immédiatement disponibles pour transporter des vivres, approvisionner les structures de santé, accueillir les déplacés ou intervenir dans des zones difficiles d’accès.

Pour rendre son modèle opérationnel, l’AES devra préciser comment seront mobilisés les financements endogènes évoqués depuis le premier forum.

Plusieurs solutions pourraient être envisagées : création d’un fonds humanitaire confédéral, contributions obligatoires des États, mobilisation du secteur privé, mécanismes de solidarité citoyenne ou financement direct des organisations locales.

Au stade des communications publiques consultées, les modalités financières, les contributions attendues de chaque État et le calendrier de mise en œuvre du nouveau modèle n’ont toutefois pas encore été détaillés.

Préserver l’indépendance et l’accès humanitaires

La deuxième difficulté concerne l’accès aux populations vivant dans les zones de conflit.

Une action humanitaire plus souveraine ne devrait pas entraîner une fermeture de l’espace accordé aux organisations indépendantes. Dans certaines régions, celles-ci doivent dialoguer avec plusieurs parties au conflit pour atteindre les civils.

Le sujet est particulièrement sensible au Niger. En janvier 2025, les autorités avaient exigé la fermeture des bureaux du Comité international de la Croix-Rouge et le départ de son personnel expatrié. Le CICR, présent dans le pays depuis 35 ans, affirme avoir assisté plus de deux millions de personnes en 2024. CICR

Pour le CICR, la neutralité et l’indépendance constituent des conditions permettant d’établir la confiance, de dialoguer avec les parties aux conflits et d’atteindre les personnes situées des deux côtés des lignes de front. CICR

La construction du modèle humanitaire de l’AES devra donc concilier deux impératifs : le droit des États à coordonner les interventions sur leur territoire et la nécessité de préserver une assistance fondée uniquement sur les besoins.

Les prochains indicateurs à surveiller

La crédibilité du projet pourra être évaluée à travers plusieurs éléments :

  1. la création d’un mécanisme régional de financement ;
  2. la part des ressources directement attribuée aux organisations locales ;
  3. les garanties accordées aux acteurs humanitaires indépendants ;
  4. la publication de données sur les bénéficiaires et les financements ;
  5. l’adoption d’une feuille de route commune assortie d’échéances ;
  6. la participation effective des communautés aux décisions.

Repenser l’aide humanitaire constitue une ambition légitime dans une région où les crises se prolongent et où les financements internationaux diminuent.

Mais la souveraineté humanitaire ne pourra pas se résumer au contrôle des intervenants étrangers. Elle devra surtout renforcer la capacité des institutions et des organisations locales à protéger les populations, tout en maintenant la transparence, l’impartialité et l’accès aux personnes les plus vulnérables.

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