Duanju vertical : pourquoi ce format chinois pourrait réécrire le storytelling africain
Le chiffre donne le vertige : en quelques années, le format vidéo vertical ultra-court venu de Chine, le « Duanju », a généré plusieurs milliards de dollars de revenus mondiaux, rivalisant déjà avec le box-office de certains blockbusters hollywoodiens. Son secret ? Des mini-séries de 60 à 90 secondes par épisode, pensées pour être visionnées entièrement sur smartphone, financées non par abonnement mais par micro-paiement à l’épisode. Un modèle né pour capter l’attention à la chaîne et qui pourrait, paradoxalement, être la meilleure nouvelle pour les industries créatives africaines depuis l’arrivée du mobile money.
Reste une question de fond, que ce format soulève partout où il s’implante : s’agit-il d’un outil d’émancipation narrative, ou d’une nouvelle forme d’ingénierie de l’attention importée telle quelle, avec ses travers ?
Le verrou du financement : ce que le mobile money change vraiment
Les plateformes mondiales de streaming (Netflix, Prime Video) se sont heurtées en Afrique à deux obstacles structurels : le coût de la data et la faible bancarisation par carte bancaire, condition d’accès aux abonnements mensuels classiques.
Le Duanju contourne ces deux verrous par construction. Son modèle ne repose pas sur un abonnement fixe mais sur la micro-transaction : les premiers épisodes sont gratuits, puis l’utilisateur paie pour débloquer la suite, minute par minute. Transposé au continent, ce système s’articule directement avec les solutions déjà massivement adoptées par les usagers M-Pesa, Wave, Orange Money, MTN MoMo. Payer l’équivalent de quelques centimes d’euro pour connaître la suite d’une intrigue devient un geste sans friction, aligné sur les habitudes de consommation mobile déjà ancrées chez la jeunesse africaine.
Une industrie qui tourne en dix jours, pas en dix mois
L’Afrique dispose d’un vivier de talents créatifs jeune et abondant, mais l’accès au financement cinématographique classique reste un parcours du combattant pour la majorité des porteurs de projets. Le Duanju propose une rupture d’échelle : une série verticale de 100 épisodes peut se tourner en quelques jours, pour une enveloppe budgétaire sans commune mesure avec celle d’un long-métrage.
Cette agilité change la donne à plusieurs niveaux :
- Vitesse — on tourne, on diffuse, on ajuste le scénario en fonction de la réception du public, presque en temps réel.
- Emploi — un accélérateur concret d’employabilité pour les actrices et acteurs, technicien·nes et scénaristes, en alternative à l’économie informelle.
- Langues — les outils d’IA de doublage et de synchronisation labiale permettent aujourd’hui d’adapter une production en wolof, swahili, lingala ou darija en quelques jours seulement, réduisant le coût des barrières linguistiques intra-africaines.
Sortir du scénario importé : la valeur ajoutée narrative africaine
Dans ses versions chinoise et occidentale, le Duanju abuse souvent des mêmes ressorts : revanche sociale, matérialisme binaire, richesse comme seule mesure de la réussite. C’est précisément là que le continent peut faire la différence plutôt que de simplement importer la formule.
Le storytelling africain traditions orales, art de la palabre, dynamiques urbaines contemporaines dispose d’une matière dramatique propre. Adapter cette richesse à la grammaire du format vertical, sans en sacrifier l’authenticité, suppose un vrai travail d’écriture : contes ancestraux revisités, réalités des start-uppeuses de Nairobi, ambitions de la jeunesse de Casablanca ou d’Abidjan. Le format 9:16 n’impose pas le fond, seulement le rythme.
Ce qui reste à démontrer
L’enthousiasme autour du Duanju ne doit pas occulter les inconnues. Le format reste, dans ses versions les plus répandues, construit pour l’addiction plutôt que la nuance narrative rien ne garantit qu’une version « africanisée » échappe à cette mécanique. Et la promesse d’un écosystème local suppose des studios, des plateformes de paiement et des cadres de distribution qui, pour l’essentiel, restent encore à construire ou à documenter sur le continent.
Conclusion : qui écrira le scénario ?
Le Duanju vertical n’est ni un gadget ni un simple sous-produit du divertissement mondial : c’est un modèle économique qui, pour la première fois, s’aligne sur les usages réels du continent smartphone, mobile money, production légère. Reste à savoir si producteurs, investisseurs et créateurs africains s’en saisiront assez vite pour écrire, selon leurs propres codes, le récit de cette transformation ou si, comme pour d’autres révolutions technologiques avant elle, le continent se contentera d’en être le marché plutôt que l’auteur.
Dr. Nizar Chaari
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